« Le parti pris des Charges-Objets »
Clément Dirié

Texte écrit à l'occasion de l'exposition « Jean-Michel Sanejouand - Opération contact » à la galerie kreo (septembre/novembre 2018)

En empruntant son titre au recueil de poèmes en prose publié par Francis Ponge en 1942, ces lignes souhaitent inscrire l’œuvre de Jean-Michel Sanejouand, et tout particulièrement ses « Charges-objets », dans une généalogie culturelle française, celle d’une littérature et d’un art au plus près d’un réel qu’ils augmentent et incarnent. Une école du regard et de la pensée pour laquelle l’attention portée à ce qu’il y a de commun va de pair avec une conscience, ironique, à la fois désabusée et sincère, de l’existence (1Les liens familiaux et amicaux entre Francis Ponge et Jean Dubuffet autorisent, par ricochet, à rapprocher ce dernier de Jean-Michel Sanejouand. En effet, sa capacité géniale à régulièrement renouveler son vocabulaire plastique offre une parenté avec le parcours artistique tout en ruptures (apparentes) de Jean Dubuffet. Notons que les deux artistes les plus fréquemment cités par Jean-Michel Sanejouand dans ses entretiens sont Pablo Picasso et Marcel Duchamp – Marcel Duchamp, dont la dette envers la littérature et la poésie françaises du tournant des XIXe et XXe siècles, est connue.). Dans Le Parti pris des choses, Francis Ponge propose des effigies précises, physiques et spirituelles de « choses » banales afin d’en célébrer la beauté et l’assurance tranquilles. Sans se départir d’une rigoureuse observation du tangible, il ménage également des effets de surprise et des courts-circuits qui renouvellent notre perception, souvent stéréotypée, de la vie quotidienne. À celle-ci, il rend son originalité, son « objectivité » – certes sublimée par sa subjectivité d’écrivain –, libérant les objets de leur gangue d’usage. Pour définir cette pratique, Francis Ponge se forgea l’expression « objeu », mot-valise définissant ce jeu avec les objets et une nouvelle manière d’être poète. Chez Jean-Michel Sanejouand, il s’agira, vingt ans plus tard, de charger les objets, pour en révéler la puissance intrinsèque et remettre en cause les conventions artistiques, socio-culturelles et domestiques des années 1960.
Parmi les objets que Francis Ponge, en « ventriloque », nous adresse, il y a, parmi tant d’autres, le pain, la bougie, l’orange, la cigarette, le galet – si cher à Jean-Michel Sanejouand – et le cageot, matière du même bois dont on fait les châssis.

À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui, de la moindre suffocation, font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.

À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.
(2« Le Cageot », in Francis Ponge, Le Parti pris des choses, coll. « Métamorphoses », NRF-Gallimard, Paris, 1942.)

Artiste plasticien aux pratiques successives, parallèles et complémentaires (3Sur sa pratique et ses influences, Jean-Michel Sanejouand s’explique : « Les “Charges-objets” n’étaient pas assez froids pour [apparaître comme un disciple de Duchamp]. Picasso y insufflait du chaud. Les Organisations d’espaces, également, n’étaient ni froides, ni sèches. Les plans qui les accompagnaient, ainsi que le projet pour la Vallée de la Seine, étaient eux par contre bien davantage dans l’esprit de Duchamp. […] Pendant toutes ces années, entre 1968 et 1977, je suis passé, quasi quotidiennement, des plans aux Calligraphies d’humeur. Effectivement, ce va-et-vient peut, avec le recul, faire penser à une sorte de lutte d’influence. Par la suite, je me suis mis à avoir des doutes sur la direction qu’indiquait Duchamp. Toute la question est de savoir si on possède l’humilité et l’audace de choisir d’être comparable. Cézanne se voulait comparable à Poussin. Picasso, lui, se voulait comparable à Cézanne. Duchamp a eu une ruse de normand : il s’est voulu incomparable. Comment comparer, en effet, un porte-bouteilles avec une sculpture de Brancusi qui, elle, prend le risque d’être comparée à toutes les sculptures qui l’ont précédée ? En se situant, très habilement, dans l’incomparabilité, Duchamp est devenu le leader idéal, pas trop exigeant, très sympa, fraternel. Pourquoi voudriez-vous qu’un jeune homme résiste à la tentation de faire partie, d’emblée, du club des affranchis ? Je n’ai pas résisté non plus. […] Je suis redevable autant à Duchamp qu’à Picasso de m’avoir appris l’essentiel, c’est-é-dire à être libre, indépendant. » In « Entretien avec Louis Fardel », Jean-Michel Sanejouand : Sculptures et Sculptures-peintures, cat. exp., Galeries d’art contemporain, Carré Saint-Vincent, Orléans, 7 février-28 mars 1998, p. 7.), Jean-Michel Sanejouand s’avère également être un écrivain, auteur d’aphorismes, genre littéraire illustré par La Bruyère et La Rochefoucauld. Au regard des « Charges-objets », quatre d’entre eux sont publiés ici, parmi des dizaines d’autres rédigés depuis une cinquantaine d’années et réunis sous le titre programmatique de Fausses notes. Si le recours de Jean-Michel Sanejouand aux roches, galets et autres pierres, ainsi qu’une certaine parenté formelle de ses œuvres des années 1980-2010 avec une esthétique extrême-orientale peuvent permettre de les définir comme des haïkus visuels, il semble plus judicieux de les envisager tels des aphorismes tridimensionnels, dont les « Charges-objets » seraient les exemples emblématiques. Amateur fidèle de son œuvre, Bernard Lamarche-Vadel le formule en ces termes en 1990 : « De manière analogique, je les considère ces “Charges-objets” comme autant d’aphorismes qui tracent la ligne mélodique d’une pensée sur la fin de la représentation, la mort de l’art et la naissance d’une esthétique généralisée. […] Les “Charges-objets” sont des aphorismes sur des virtualités d’espace conditionnant la virtualité de l’homme. Face au grand bazar idéologique actuel pour la canonisation mondiale de la communication, dans le début des années 1960 Sanejouand posait déjà des interrupteurs. » (4Bernard Lamarche-Vadel, Jean Michel Sanejouand. Les Charges-objets, La Différence, Paris, 1990, p. 11-14 et 27.)
Forgés par son expérience de la vie et du monde de l’art, tissés de causticité et de tendresse, les aphorismes de Jean-Michel Sanejouand offrent un horizon verbal à son œuvre plastique. Permettez-moi, devant leur justesse et leur revigorante acidité, d’en citer trois autres :

Vieillir est le seul moyen de devenir moins con. Mais les vieux cons n’en profitent pas.

Il suffit de regarder à minuit un ciel d’août étoilé pour comprendre où nous en sommes.

Il est bon de pouvoir dire : j’ai été un intellectuel, comme on dit : j’ai été jeune.

Jeune, Jean-Michel Sanejouand l’est en juin 1964. Il a trente ans et entame alors, dans une galerie de la rue du Bac, son prolixe parcours de précurseur en révélant ses « Charges-objets ». Il y fait acte de bravoure, en pionnier pour qui l’expérimentation n’est jamais aussi énergique que lorsqu’elle sait aussi être malicieuse. Vécue à l’époque comme l’une des premières manifestations Pop du milieu artistique parisien (5Un « Charge-objet » de Jean-Michel Sanejouand est reproduit dans l’un des tout premiers livres consacrés au Pop Art : Mario Amayo, Pop as Art, A Survey of The New Super-Realism, Londres, 1965, à proximité d’œuvres de Marcel Duchamp et d’Yves Klein – signe du flou entourant alors la notion de Pop art. Comment ne pas en profiter ici pour citer cet aphorisme de Jean-Michel Sanejouand : « Le flou intellectuel chatouille agréablement ».), cette exposition intitulée Poulet 20 NF réunit trois artistes : Daniel Smerck, Jean Chabaud et Jean-Michel Sanejouand, avec une dizaine de « Charges-objets » (6Parmi les autres expositions personnelles consacrées aux « Charges-objets », citons Jean-Michel Sanejouand, Charges-objets, MAMCO, Genève, 2015 ; Les Charges-objets, Haim Chanin Fine Arts, Art Paris, Paris, 2010 ; Les Charges-objets 1963-1967, Galerie Froment-Putman, Paris, 1991.). Les photographies de leur présentation révèlent une mise en scène particulière : l’estrade, à différentes hauteurs autour et sur laquelle ils sont disposés, les donne à voir comme dans un magasin de nouveautés. Jouant de leur proximité et de leur interrelation, l’artiste invite à les considérer de manière autonome, en soi, mais également comme les parties d’un espace commun où toutes ses œuvres sont en conversation. Toutes les futures expositions, notamment les rétrospectives, de Jean-Michel Sanejouand joueront cette opération contact (7Le titre de cette publication et de l’exposition à la Galerie kreo s’inspire de celui d’un projet non réalisé, conçu par Jean-Michel Sanejouand en 1970.) au carré : les sculptures, environnements et peintures qu’il crée sont des assemblages qu’il assemble ensuite entre eux. C’est sans aucun doute cette prédilection pour la prise en compte du display et de la relation, cette linguistique de l’espace qui, au-delà des différences formelles et de médium de ses corpus successifs, signent la cohérence de tout l’œuvre. Dans un Espace-Peinture comme 18.10.84 (1984), l’ordonnancement des plans, des formes et des couleurs constitue le fait marquant, la peinture étant bien cette autre manière d’organiser l’espace (8En s’attachant à la problématique de l’espace, l’œuvre de Jean-Michel Sanejouand opère une réconciliation entre la peinture et la sculpture. Il explique souvent : « Peintre ou sculpteur, cette distinction ne m’importe pas vraiment ».). Bien plus tard, à Lyon en 1986 comme à Nantes en 2012, Jean-Michel Sanejouand expose ses « Charges-objets » en les accrochant à diverses hauteurs et en les mettant en rapport avec des œuvres postérieures.

De manière paradigmatique, l’ensemble des Organisations d’espaces (1967-1974) qui suit et prolonge les « Charges-objets » souligne cette réflexion puisque ces œuvres souhaitent « considérer l’espace dans lequel [elles] étaient présentéés comme un matériau » (9In Dossier de presse de l’exposition Jean-Michel Sanejouand. Rétrospective, Centre Pompidou, Paris, 1995, cité par Frédéric Herbin, Les Organisations d’espace de Jean-Michel Sanejouand (1967-1974), cat. exp., École nationale supérieure d’Art de Bourges, Bourges, 2013, p. 15. L’excellent texte de Frédéric Herbin y propose une analyse circonstanciée du corpus des Organisations d’espaces ainsi qu’une « généalogie des pratiques in situ en France », mettant en lumière les spécificités respectives des artistes américains de l’art minimal et des artistes européens, et des artistes européens entre eux, notamment autour de la figure de Daniel Buren, quant à cette question de l’œuvre in situ.). Les Organisations d’espaces présentées en 1968 à la Galerie Yvon Lambert comptent sans doute parmi les propositions les plus radicales de ce corpus – réalisées sans grand espoir de vente dans un espace à vocation a priori commerciale. Dans le catalogue de l’exposition, Grégoire Müller précise : « Aucune forme n’est justifiable en elle-même dans l’optique de Sanejouand. Elle n’existe qu’en fonction d’un certain espace qu’elle contribue à déterminer. Cet espace concret sur lequel il travaille depuis déjà quatre ans est le résultat d’une interaction de couleurs, de formes, de matières, de densités, de qualités tactiles… autant de choses tangibles : c’est la négation absolue de l’identité espace = vide. […] Chaque fois, Jean-Michel Sanejouand s’est borné à mettre en relation des éléments de la réalité pour les faire réagir entre eux, pour mettre en évidence leur propre charge expressive. Sans la moindre anecdote, les Organisations d’Espace ont une action physique sur le spectateur, il y entre et s’y heurte ; cet art est de plain-pied dans le réel. C’est un véritable aménagement de territoire qui a commencé… un aménagement plein de surprises, à la fois agressif et ironique, subtil et sensuel, se jouant avec une liberté souveraine de l’esthétique. » (10Grégoire Müller, J.M. Sanejouand (Deux organisations d’espaces), Galerie Yvon Lambert, Paris, 1968, n. p.) En un sens, les Organisations d’espace furent pour l’artiste sa manière de subsumer les « Charges-objets », sa pratique s’envisageant dès lors comme une suite de subversions radicales, de sincères parodies (11L’étymologie grecque du terme « parodie » signifie le chant d’à côté, le contrechant, la voie parallèle qui, pour Jean-Michel Sanejouand, se révèla être souvent la voie de l’innovation et de la liberté.). Dans un entretien avec Robert Fleck, Jean-Michel Sanejouand revient sur ce besoin de rupture : « Si vous êtes au bout de quelque chose, vous vous tournez vers autre chose. De tels retournements sont un geste normal et accepté dans le domaine de la pensée, mais pas encore dans l’art. Le problème des “Charges-objets” est que si vous faites cela, vous partez dans des directions très différentes : dans des problèmes de toile, de châssis, de cuisines, etc. Cela part dans tous les sens, et après vous n’avez qu’un seul choix – clarifier tout vers un certain esthétisme ou formalisme, vers une méthode artistique clairement identifiable, ou bien quitter le terrain. Je n’étais pas tenté par la première solution. Une grande partie de l’art, c’est cela. De l’esthétisme et du formalisme, mais je ne suis pas sûr que l’art m’intéresse, dans ces conditions. » (12In Robert Fleck, « Histoire d’une subversion », Jean-Michel Sanejouand, cat. exp., Centre Pompidou, 28 juin-25 septembre 1995, Paris, p. 12. Avec Jean-Michel Sanejouand, l’attitude envers l’art prime sur la forme de cet art, pour reprendre les termes de l’exposition-manifeste de Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne en 1969 à laquelle il aurait pu participer.)

Cinquante-cinq ans après l’exposition Poulet 20 NF, la Galerie kreo expose à nouveau un ensemble conséquent de « Charges-objets », permettant d’en souligner toute l’importance historique. Conçus au mitan des années 1960, envisageables comme une réponse critique aux promesses des Trente Glorieuses comme aux expressions artistiques qui les accompagnèrent, les « Charges-objets » constituent en effet un jalon marquant, paradoxalement méconnu, de l’histoire de l’art contemporain français et international.
Ils démontrent la voie toute singulière qu’a choisie Jean-Michel Sanejouand dans sa mise en scène de l’objet : au-delà du readymade de Marcel Duchamp – aucune sacralisation muséale n’est à l’œuvre –, divergente du coq-à-l’âne des Surréalistes – aucun fantasme ne s’y révèle –, plus décapante que celle des Nouveaux Réalistes – aucune fascination ne s’y exprime.

Que sont alors ces « Charges-objets » créés entre 1962 et 1967 ? Les réponses sont nombreuses, tant leur pertinence réside dans leur caractère multiple et ouvert, tant leurs types et modes d’assemblages comme les objets utilisés sont variés et diversement combinés entre eux.
En voici quelques définitions, complémentaires les unes des autres : des associations subjectives de fétiches domestiques immiscés dans la sphère artistique. Des instruments pour émanciper le regard et perturber nos rapports aux objets – qu’il s’agisse de produits manufacturés utilisés tels quels (tables à repasser, grillages métalliques, linoléum) ou d’anciennes peintures abstraites redéployées sans affectation. Des aphorismes cinglants sur le « système des objets » décrit par Jean Baudrillard en 1968. Une série d’œuvres dont le titre sonne comme une mise en garde, dont chaque œuvre constitue un portrait à charge de la modernité industrielle, artistique et économique de la France du Général de Gaulle. Des preuves de l’indéniable talent de coloriste de l’artiste. Des exercices d’ironie envers le statut de l’œuvre d’art, les mouvements artistiques de l’Après-guerre et la sacro-sainte forme tableau (13Voir dans les « Charges-objets » des portraits à charge de leur époque permet d’anticiper les Calligraphies d’humeur et leur dimension caricaturale.). Une réponse française aux « Specific Objects » de Donald Judd et l’anticipation, par le biais de tableaux-objets sans arrogance, des exercices à venir de Supports/Surfaces. Enfin, et bien sûr, une manière d’examiner l’organisation de l’espace et les relations entre les choses : « les “Charges-objets”, c’est-à-dire ces mises en rapport de toiles de bâche à rayures, de grillages, de bandes de linoleum imprimé, etc., répondaient à un besoin soudain urgent d’expérimenter l’espace concret et à un désir violent de provoquer cet espace », se souvient Jean-Michel Sanejouand en 1986. Voici bien l’une de ses grandes préoccupations pendant ses cinquante années de création, comme l’illustre son fascinant Jeu de topo (1963) dont l’issue de chaque partie est déterminée par l’accord des deux joueurs sur la meilleure disposition possible des cailloux-pions.

Prenons quelques exemples parmi les quelque 150 « Charges-objets » réalisés entre 1962, date de Toile blanche et lacet de cuir (1962), cette simple toile blanche que l’artiste vient entourer d’un lacet, et 1967, lorsqu’il présente à l’École polytechnique Sculpture sur mesure, sa première Organisation d’espace.
Dans Toile de bâche à rayures et règle (1964), le rapprochement d’une mire colorée et d’un instrument gradué produit un court-circuit visuel où système métrique et spectre chromatique se mesurent. Dans Toile noire et châssis (1965), le décalage du support et de la surface requiert l’ajustement du regard, annonçant les problématiques picturales des années 1970. Avec Linoléum, châssis et plaque métallique perforée (1966), l’investissement du sol au plafond donne vie à une sculpture d’ameublement où de simples matières à revêtement acquièrent un statut inespéré pour de la quincaillerie. Dans Châssis carré et croix de tissu blanc et Monochrome bleu derrière (1964), les réminiscences de l’histoire de l’art sont mises à mal par l’irrévérence de l’artiste. Partout, il est question de frottement du sens et du visible, de surfaces qui se touchent et s’articulent entre elles, d’espaces tiers créés par ces opérations de contact dont les objets, l’artiste et le spectateur peuvent tous ensemble se délecter. Invité à mettre en perspective ses « Charges-objets » avec les readymades de Marcel Duchamp, Jean-Michel Sanejouand explique : « Moi, je ne cherchais pas l’objet neutre, je cherchais l’objet fascinant pour rien. Ce n’est pas pareil. On est fasciné parce que c’est de la couleur, parce que ça brille, etc. Le côté qui me rapproche effectivement de Duchamp, c’est le piège. Je pense qu’il avait un goût pour le piège que je partage. » Le piège, un synonyme pour l’objeu ?

Quelques exemples encore, matières à de nouveaux rapprochements : Fauteuil et carré de toile rouge (1966) qui, inexorablement, annonce les « Furniture Sculptures » de John M Armleder ; Made in nouvelle France (1964) qui préfigure les provocations gonflables et gonflées du premier Jeff Koons ; Bâche à rayures horizontale (1965) qui transforme le tissu d’ameublement en outil visuel et pattern abstrait ; En losanges (1964) qui dialogue, par-delà l’Atlantique, avec les recherches géométriques de Sol LeWitt ; Coupe de cailloux peints (1963) qui rappelle l’origine des « Charges-objets » : des assemblages de pierres que Jean-Michel Sanejouand réalise à partir de 1960 et qu’il continue aujourd’hui. Ou encore L’Armoire verte (1963) qui souligne le caractère usuel des œuvres qu’il exposait en tant que « Charges-objet » : cette armoire, visible aujourd’hui encore dans sa bibliothèque, servait, selon les critiques et les époques, à réellement ranger les affaires de son fils ou ses archives photographiques – tout comme Bloc-Cuisine (1963), retrouvait, après sa vie de galerie, sa place à la ville, dans la cuisine du couple Sanejouand.
Énumérées ainsi, ces opérations contact ne souhaitent pas (uniquement) proposer une réécriture a posteriori de l’histoire de l’art et de ses emprunts mais bien reconnaître le formidable caractère intuitif de « boite à outils », pour l’expression artistique contemporaine, que constituent les « Charges-objets » observés cinq décennies après leur création.

Poursuivant les dialogues entre art et design initiés en 2012 avec l’exposition Ensemble, conçue en collaboration avec Marcel Brient, récemment poursuivie en 2017 avec Didier Lavier, conversation entre des pièces de design et l’œuvre de Bertrand Lavier, Opération contact présente également une sélection de créations emblématiques de la Galerie kreo. Les « Charges-objets » de Jean-Michel Sanejouand y sont présentés en proximité visuelle avec des pièces à la typologie bien particulière : celles nommées « miscellanées », terme signifiant qu’elles ne se conforment pas complètement aux réquisits des catégories canoniques du design (assises, bureaux, luminaires, rangement). Ensemble, miscellanées et « Charges-objets » invitent ainsi, avec leurs qualités respectives et particulières, à repenser l’art et le design, notre appréhension de l’objet usuel, sa puissance d’évocation et de transformation ainsi que la manière dont il nous faut vivre avec les choses. Signées Erwan & Ronan Bouroullec, Pierre Charpin, Hella Jongerius, Jasper Morrison, Julie Lohnman et Studio Wieki Somers, les pièces de design, aux apparences étonnantes mais aux fonctions claires, surprennent, troublent, déconcertent. Issues du laboratoire kreo, elles proposent ainsi une réécriture des formes et usages académiques du design d’objet, exercice auquel s’est également livré Jean-Michel Sanejouand en 1969 pour Atelier A (14Groupe fondé par François Arnal – artiste-peintre –, Serge Benbouche et Olivier Boissière, actif de 1969 à 1972. Pierre Restany en accompagna les activités.), en créant un Fauteuil à bascule symétrique et son indispensable repose-pied – pour qui souhaite rester immobile.

À n’en pas douter, rester immobile n’est pas le parti pris de vie que Jean-Michel Sanejouand nous enseigne.

Clément Dirié

NOTES :

1. Les liens familiaux et amicaux entre Francis Ponge et Jean Dubuffet autorisent, par ricochet, à rapprocher ce dernier de Jean-Michel Sanejouand. En effet, sa capacité géniale à régulièrement renouveler son vocabulaire plastique offre une parenté avec le parcours artistique tout en ruptures (apparentes) de Jean Dubuffet. Notons que les deux artistes les plus fréquemment cités par Jean-Michel Sanejouand dans ses entretiens sont Pablo Picasso et Marcel Duchamp – Marcel Duchamp, dont la dette envers la littérature et la poésie françaises du tournant des XIXe et XXe siècles, est connue.

2. « Le Cageot », in Francis Ponge, Le Parti pris des choses, coll. « Métamorphoses », NRF-Gallimard, Paris, 1942.

3. Sur sa pratique et ses influences, Jean-Michel Sanejouand s’explique : « Les “Charges-objets” n’étaient pas assez froids pour [apparaître comme un disciple de Duchamp]. Picasso y insufflait du chaud. Les Organisations d’espaces, également, n’étaient ni froides, ni sèches. Les plans qui les accompagnaient, ainsi que le projet pour la Vallée de la Seine, étaient eux par contre bien davantage dans l’esprit de Duchamp. […] Pendant toutes ces années, entre 1968 et 1977, je suis passé, quasi quotidiennement, des plans aux Calligraphies d’humeur. Effectivement, ce va-et-vient peut, avec le recul, faire penser à une sorte de lutte d’influence. Par la suite, je me suis mis à avoir des doutes sur la direction qu’indiquait Duchamp. Toute la question est de savoir si on possède l’humilité et l’audace de choisir d’être comparable. Cézanne se voulait comparable à Poussin. Picasso, lui, se voulait comparable à Cézanne. Duchamp a eu une ruse de normand : il s’est voulu incomparable. Comment comparer, en effet, un porte-bouteilles avec une sculpture de Brancusi qui, elle, prend le risque d’être comparée à toutes les sculptures qui l’ont précédée ? En se situant, très habilement, dans l’incomparabilité, Duchamp est devenu le leader idéal, pas trop exigeant, très sympa, fraternel. Pourquoi voudriez-vous qu’un jeune homme résiste à la tentation de faire partie, d’emblée, du club des affranchis ? Je n’ai pas résisté non plus. […] Je suis redevable autant à Duchamp qu’à Picasso de m’avoir appris l’essentiel, c’est-à-dire à être libre, indépendant. » In « Entretien avec Louis Fardel », Jean-Michel Sanejouand : Sculptures et Sculptures-peintures, cat. exp., Galeries d’art contemporain, Carré Saint-Vincent, Orléans, 7 février-28 mars 1998, p. 7.

4. Bernard Lamarche-Vadel, Jean-Michel Sanejouand. Les Charges-objets, La Différence, Paris, 1990, p. 11-14 et 27.

5. Un « Charge-objet » de Jean-Michel Sanejouand est reproduit dans l’un des tout premiers livres consacrés au Pop Art : Mario Amayo, Pop as Art, A Survey of The New Super-Realism, Londres, 1965, à proximité d’œuvres de Marcel Duchamp et d’Yves Klein – signe du flou entourant alors la notion de Pop art. Comment ne pas en profiter ici pour citer cet aphorisme de Jean-Michel Sanejouand : « Le flou intellectuel chatouille agréablement ».

6. Parmi les autres expositions personnelles consacrées aux « Charges-objets », citons Jean-Michel Sanejouand, Charges-objets, MAMCO, Genève, 2015 ; Les Charges-objets, Haim Chanin Fine Arts, Art Paris, Paris, 2010 ; Les Charges-objets 1963-1967, Galerie Froment-Putman, Paris, 1991.

7. Le titre de cette publication et de l’exposition à la Galerie kreo s’inspire de celui d’un projet non réalisé, conçu par Jean-Michel Sanejouand en 1970.

8. En s’attachant à la problématique de l’espace, l’œuvre de Jean-Michel Sanejouand opère une réconciliation entre la peinture et la sculpture. Il explique souvent : « Peintre ou sculpteur, cette distinction ne m’importe pas vraiment ».

9. In Dossier de presse de l’exposition Jean-Michel Sanejouand. Rétrospective, Centre Pompidou, Paris, 1995, cité par Frédéric Herbin, Les Organisations d’espace de Jean-Michel Sanejouand (1967-1974), cat. exp., École nationale supérieure d’Art de Bourges, Bourges, 2013, p. 15. L’excellent texte de Frédéric Herbin y propose une analyse circonstanciée du corpus des Organisations d’espace ainsi qu’une « généalogie des pratiques in situ en France », mettant en lumière les spécificités respectives des artistes américains de l’art minimal et des artistes européens, et des artistes européens entre eux, notamment autour de la figure de Daniel Buren, quant à cette question de l’œuvre in situ.

10. Grégoire Müller, J.M. Sanejouand (Deux organisations d’espaces), Galerie Yvon Lambert, Paris, 1968, n. p.

11. L’étymologie grecque du terme « parodie » signifie le chant d’à côté, le contrechant, la voie parallèle qui, pour Jean-Michel Sanejouand, se révèla être souvent la voie de l’innovation et de la liberté.

12. In Robert Fleck, « Histoire d’une subversion », Jean-Michel Sanejouand, cat. exp., Centre Pompidou, 28 juin-25 septembre 1995, Paris, p. 12. Avec Jean-Michel Sanejouand, l’attitude envers l’art prime sur la forme de cet art, pour reprendre les termes de l’exposition-manifeste de Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne en 1969 à laquelle il aurait pu participer.

13. Voir dans les « Charges-objets » des portraits à charge de leur époque permet d’anticiper les Calligraphies d’humeur et leur dimension caricaturale.

14. Groupe fondé par François Arnal – artiste-peintre –, Serge Benbouche et Olivier Boissière, actif de 1969 à 1972. Pierre Restany en accompagna les activités.